L’anxiété de séparation n’est pas qu’une simple expression : c’est une véritable anxiété. Il s’agit d’une peur intense et persistante d’être séparé de sa figure d’attachement. Contrairement aux idées reçues, ce trouble ne relève ni de l’ennui, ni d’un manque de stimulation, et encore moins d’un comportement de vengeance. Le chien vit une détresse réelle lorsqu’il se retrouve seul ou séparé de son humain de référence.
Les principaux déclencheurs de l’anxiété de séparation
Les dernières recherches en génétique tendent à montrer qu’une part héréditaire créerait un terrain fertile à l’anxiété de séparation (Bhowmik et al., 2024). Cette hypothèse, tout comme chez les humains (Sarviaho et al., 2019), paraît cohérente : tous les chiens ayant vécu un déménagement, un passage en refuge, l’arrivée d’un bébé ou un changement majeur ne développent pas forcément un trouble anxieux lié à la séparation.
En réalité, chez le chien anxieux, tout bouleversement de sa routine quotidienne peut déclencher de la détresse lorsqu’il se retrouve seul. Même des modifications apparemment mineures, comme des travaux devant la maison ou un changement dans les horaires de collecte des ordures, suffisent parfois à provoquer cette réaction.
Qu’est‑ce qui peut aggraver l’anxiété de séparation ?
L’anxiété de séparation ne disparaîtra pas sans intervention. Pire encore, les symptômes peuvent s’aggraver si l’on laisse le chien paniquer seul. Non, cela ne passera pas tout seul. Lorsqu’un chien souffre d’anxiété de séparation, il panique littéralement. Tout son être lui signale un danger mortel, et il fera alors tout son possible pour y échapper, ce qui se traduit par une intensification de la destruction, des vocalises, etc.
Cette aggravation peut également être amplifiée par l’utilisation de méthodes punitives, comme un collier anti-aboiement. On tente ainsi de supprimer un symptôme (les aboiements) sans traiter la cause profonde (l’anxiété). Malheureusement, d’autres symptômes apparaissent souvent, notamment l’automutilation. Privé de son moyen d’expression vocal, le chien en trouve d’autres : la destruction, qu’il s’agisse du mobilier ou de lui-même (léchage excessif).
Le même problème se pose avec la cage : on réduit la destruction du mobilier (le symptôme) mais on augmente le risque de blessures. Enfin, un manque de stimulation physique et/ou mentale contribue également à un déséquilibre des besoins du chien et peut exacerber certains symptômes.
Comment faire la différence entre la peur, la frustration et l'ennui ?
La peur, la frustration et l’ennui sont trois émotions qui partagent des symptômes similaires, mais ne relèvent pas tous de l’anxiété de séparation. Cette dernière persiste durant tout l’épisode de solitude et s’apparente à une véritable crise de panique.
L’ennui, quant à lui, apparaît généralement après quelques heures de solitude. Le chien cherche alors à s’occuper, souvent avec ce qui nous arrange le moins : destruction de canapé, mâchouillage de télécommande, etc. Pour y remédier, il suffit souvent d’augmenter la stimulation physique et/ou mentale du chien, notamment en réduisant ses périodes de solitude.
La frustration au moment du départ peut se manifester de diverses manières : petits pleurs, sauts contre la porte, voire morsures. Bien qu’elle puisse être impressionnante et durer jusqu’à une vingtaine de minutes après votre départ, le chien finit par se calmer et reprendre ses activités normales (manger, dormir, boire, jouer…). Dans ce cas, un protocole de départ permettra d’éviter ces moments stressants pour votre compagnon.
Les mythes sur l'anxiété de séparation chez le chien
Mon chien se venge
Heureusement ou malheureusement, non, les chiens ne sont pas capables de vengeance. Aussi intelligents soient-ils, planifier un stratagème élaboré pour vous punir de les avoir laissés seuls supposerait des capacités cognitives qu’ils ne possèdent pas, ainsi qu’une notion du bien et du mal qui leur est étrangère.
Mon chien ne doit pas dormir avec moi
Bien au contraire ! Vous pouvez parfaitement dormir avec votre chien si vous le souhaitez. Des études ont démontré qu’il n’existe aucune corrélation entre le co-dodo et l’anxiété de séparation (Flannigan et Dodman, 2011).
D’ailleurs, d’après mon expérience, si c’est déjà une habitude chez vous, c’est souvent là que le chien dort le mieux. Il vous sent, sait que vous n’allez pas disparaître et peut enfin profiter d’un sommeil profond.
Or, le sommeil joue un rôle crucial dans de nombreux aspects du bien-être général : mémorisation, système immunitaire et système nerveux (gestion des émotions). Il y a près de 20 ans, on m’avait recommandé d’arrêter de dormir avec Kenza, ma chienne souffrant d’anxiété de séparation. Résultat : au bout d’une semaine, elle était tellement stressée que son système immunitaire était défaillant. Elle développait des allergies à tout et n’importe quoi, se mordillait les pattes et présentait des bosses partout sur le corps… Nous avons rapidement repris le co-dodo, et je dormais aussi beaucoup mieux !
Il faut ignorer son chien au départ ou au retour
Même si je comprends l’idée de vouloir « calmer » l’environnement, c’est une fausse bonne idée. Le chien est un animal social qui a besoin d’interactions et qui comprend notre relation à travers ces échanges. Si, à un moment aléatoire, je traite mon chien comme un fantôme ou une chaise, le risque d’incompréhension et donc de stress augmente : pourquoi mon humain ne me voit plus tout à coup ? Les demandes d’attention risquent alors de devenir de plus en plus intenses : « Hé, allô, je suis là ! »
Cela dit, si je ne veux pas qu’on ignore son chien, je ne veux pas non plus que ce soit Disneyland à chaque retour ! L’idéal est que franchir la porte d’entrée soit aussi banal que sortir de la salle de bain : un non-événement. J’accorde un « Salut, je t’ai vu » puis je vaque à mes occupations. Je détesterais que mon partenaire rentre du travail sans saluer ma présence… c’est pareil pour le chien !
Lui donner un jouet interactif au départ l'empêchera de stresser
C’est une question qui revient souvent. Le kong, oui pour la stimulation mentale et pour occuper le chien, mais non pour enrayer l’anxiété de séparation.
D’abord, dans la grande majorité des cas, les chiens ne mangent pas lorsqu’ils sont seuls, car manger est un comportement social. De plus, lorsqu’ils entrent en mode survie (la panique d’être seul, avec littéralement la peur de mourir), se nourrir devient le dernier de leurs soucis.
Mais admettons que cela fonctionne, que vous ayez un chien qui mange en toutes circonstances ou qui mange ses émotions (cela arrive). Une fois le kong terminé… il panique. Et on ne peut pas raisonnablement donner cinq heures de kongs à un chien ! Le kong sert alors de simple distraction : il vous offre 5, 10, voire 15 minutes de sortie tranquille, puis survient la panique.
Finalement, le chien étant un maître de la discrimination, le kong finira par devenir un prédicteur de votre départ. Il commencera à stresser dès qu’il le voit ou même pendant sa préparation, anticipant ainsi le moment de solitude à venir.
Comment commencer la désensibilisation à la solitude ?
La désensibilisation commence avant tout par l’arrêt complet de la solitude. On ne peut pas désensibiliser d’un côté en travaillant sur de petits départs ou des éléments déclencheurs (chaussures, sac, clés…), puis partir pour de vrai en espérant que cela fonctionne. Le chien doit cesser d’avoir peur de se retrouver seul face à ses démons et, surtout, apprendre à nous faire confiance pour ne plus le placer dans cette situation.
C’est seulement alors que la désensibilisation peut vraiment commencer. Chaque chien est différent, avec ses propres stresseurs, ses anticipations et son seuil de tolérance et de résilience. Désensibiliser, c’est d’abord arrêter de sensibiliser, puis travailler à son rythme sur ce qui l’angoisse, petit à petit.
Checklist des signes de l'anxiété de séparation
La liste des symptômes peut être longue, mais il faut savoir qu’un seul d’entre eux peut suffire à identifier l’anxiété de séparation. Il est également important de comprendre que la présence de plusieurs symptômes ne signifie pas nécessairement une sévérité accrue, même si le risque de blessures peut, lui, être plus élevé. On ne peut pas juger la gravité d’une crise uniquement par ses manifestations extérieures.
Prenons l’exemple de trois personnes phobiques des araignées dans une pièce. Je lâche une mygale : la première personne se fige sur sa chaise, tétanisée au point d’uriner sur elle ; la deuxième hurle à pleins poumons ; la troisième sort un lance-flammes et brûle tout. Qui vit la panique la plus sévère ? Aucune en particulier. Ces trois personnes l’expriment différemment mais ressentent la même émotion. Ainsi, la liste non exhaustive des symptômes d’anxiété de séparation comprend :
- vocalisation (pleurs, aboiements, hurlements)
- destruction (souvent aux points de sortie comme les portes et fenêtres)
- malpropreté (l’anxiété provoque des troubles digestifs)
- hypervigilance (à l’affût du moindre bruit, parfois avec des allers-retours incessants)
- automutilation
- état dépressif
- hypersalivation
- anorexie
- refus de boire (le chien vide son bol d’eau à votre retour)
- accueil démesuré,
- etc.
Quand consulter un vétérinaire pour de la médication ?
En général, la question de la médication se pose rapidement après avoir pris conscience qu’il s’agit d’anxiété de séparation. On peut certes commencer sans, c’est à 100 % votre choix, et j’ai tendance à débuter sans médication pour les chiens qui ne présentent aucune autre anxiété ou réactivité dans leur quotidien. Cela reste toutefois une discussion ouverte, un outil dans notre boîte à outils, et non une béquille.
Par contre, la médication devient pertinente plus rapidement lorsque le chien n’est pas bien à chaque sortie ou qu’il panique pour des détails comme la toux du voisin. Je ne peux pas demander à un chien de réfléchir ou de se détendre s’il est déjà submergé par l’adrénaline de sa journée. Une aide médicale devient alors nécessaire. Rappelons-le : nous parlons ici d’une véritable anxiété, et il s’agit d’aider un cerveau à ne pas rester constamment en mode « survie ».
Comment une intervenante en comportement canin peut aider un chien à mieux vivre la séparation
Une intervenante, c’est avant tout une guide. Mon rôle consiste à évaluer la situation et à identifier les points de blocage. Il s’agit également de mettre en place des exercices et des protocoles adaptés au rythme de votre chien, afin de progresser vers des périodes de solitude de plus en plus longues et un retour à la vie « normale ». Enfin, je vous aide à développer une meilleure compréhension du langage canin, pour que vous puissiez lire votre chien plus facilement et prendre des décisions éclairées.
Foire à questions
Mon chien pleure la nuit : est-ce aussi de l'anxiété de séparation ?
C’est une question intéressante. Les chiens sont des animaux sociaux qui ne sont pas vraiment faits pour dormir seuls, même si c’est possible. S’il s’agit d’un chiot, ne le laissez surtout pas pleurer seul. Vous pourrez éloigner progressivement son couchage plus tard si nécessaire. Même chose pour un chien nouvellement adopté. Si ce comportement est nouveau chez votre chien adulte, examinez votre routine et consultez votre vétérinaire.
Mon chien me suit partout, jusque dans la salle de bain : fait-il de l'anxiété de séparation ?
Très bonne question, mais pas forcément. Les chiens, animaux sociaux, ont naturellement tendance à vous suivre de pièce en pièce. Cela devient problématique uniquement s’il fait une crise de panique lorsque vous prenez votre douche, par exemple. Selon l’étude de Dodman et Flannigan (2001), 65 % des chiens ne présentant aucun trouble lié à la séparation auraient ce comportement de suivre leur humain partout.
Comment prévenir l'anxiété de séparation chez un chiot ou un chien récemment adopté ?
Excellente question. La socialisation est un point extrêmement important, tout comme l’apprentissage progressif de la solitude, de la garde, etc. Le facteur qu’on ne peut malheureusement pas contrôler, c’est la génétique. Néanmoins, en procédant doucement avec le chiot, c’est le mieux qu’on puisse faire. D’où l’importance des cours de maternelle, qui permettent d’apprendre à lire et décoder son chiot avec l’aide de professionnelles. Les chiots s’expriment de façon plutôt maladroite, comme les enfants humains, et des éducatrices formées peuvent vraiment changer la donne (ça m’a sauvée avec Kenza !). Une éducation en renforcement positif semble également aider à prévenir les détresses liées à la séparation (Dale et al. 2024).
Quelles races ou profils de chiens sont plus à risque d'anxiété de séparation ?
Aucune race ou profil n’est plus à risque. Certaines lignées, peut-être, connues pour leurs anxiétés de séparation, mais sinon, c’est impossible à prédire (Bhowmik et al., 2024 ; Palestrini et al., 2011).
Mon chien est-il dépendant affectif s'il fait de l'anxiété de séparation ?
« Dépendant affectif » et « hyperattachement » sont des termes qui peuvent se recouper. Selon mes connaissances, il existe deux types d’anxiété de séparation. La première, plus générale, concerne des chiens qui ne peuvent pas être seuls, mais n’importe quel être humain peut leur servir de référence. L’autre, clinique, se manifeste lorsqu’une seule personne est essentielle pour le chien et que son monde s’effondre en son absence. Oui, cela existe, mais c’est beaucoup plus rare.
Sources
- Bhowmik, N. (2024). Heritability and genome-wide association study of dog behavioral phenotypes in a commercial breeding cohort.
- Dale, F., et al. (2024). Canine separation-related behaviour at six months of age: Dog, owner and early-life risk factors identified using the ‘Generation Pup’ longitudinal study.
- Palestrini, C., et al. (2010). Video analysis of dogs with separation-related behaviors.
- Sarviaho, R. (2019). Two novel genomic regions associated with fearfulness in dogs overlap human neuropsychiatric loci.
- Sargisson, R. J. (2014). Canine separation anxiety: Strategies for treatment and management.